AccueilActualitésLa PASS dentaire de Solident : soigner et reconstruire l’accès aux droits
La PASS dentaire de Solident : soigner et reconstruire l’accès aux droits
À Grenoble, Solident développe depuis plusieurs années un modèle singulier d’accès aux soins dentaires pour les personnes les plus éloignées du système de santé. Association née en 2015 autour de soins bénévoles destinés aux personnes sans couverture maladie, Solident est devenu progressivement un centre de santé dentaire associatif implanté au CHU Grenoble-Alpes, tout en portant une activité de PASS dentaire — une configuration unique en France.
Boris Roche, directeur de Solident, revient pour nous sur l’histoire du dispositif, son fonctionnement et les enjeux auxquels il est confronté.
« Réduire les inégalités d’accès aux soins »
Boris Roche rejoint Solident en 2016 comme médiateur en santé et travailleur social. À cette époque, la structure fonctionne encore comme une association proposant des soins dentaires bénévoles à des personnes sans couverture maladie.
Son parcours accompagne le développement de Solident : coordinateur de projet dans un premier temps, il devient ensuite directeur de l’association et du centre de santé lors de l’ouverture du centre de santé dentaire en 2023.
Aujourd’hui, ses missions couvrent la gestion du centre, le pilotage financier, l’encadrement des équipes et le plaidoyer autour de l’accès aux soins.
« Le centre de santé et la PASS sont avant tout des outils », rappelle-t-il. « L’objectif reste de réduire les inégalités d’accès aux soins bucco-dentaires. »
Une structure qui a fortement grandi
En quelques années, Solident a connu une forte montée en puissance pour répondre à des besoins croissants sur le territoire grenoblois.
L’association est passée d’environ deux salariés à dix-neuf salariés aujourd’hui. L’équipe rassemble notamment cinq chirurgiens-dentistes, cinq assistantes dentaires, trois secrétaires médico-sociales, des travailleuses sociales et médiatrices en santé, deux coordinatrices, ainsi que Boris Roche à la direction.
En 2025, la structure a accueilli 1 670 personnes : un peu plus de 500 dans le cadre de la PASS et un peu plus de 1 100 au sein du centre de santé.
Les parcours de soins sont souvent longs. « Pour rétablir une santé orale satisfaisante, il faut en moyenne entre huit et douze rendez-vous », explique Boris Roche. La majorité des patients nécessitent donc un accompagnement sur plusieurs mois, voire plus d’un an.
Des publics en très grande précarité
L’activité PASS concerne principalement des personnes en situation de grande précarité : en exil, majoritairement allophones, sans ressources ou avec des revenus très faibles, sans logement stable et sans couverture maladie.
Selon Boris Roche, près d’une personne sur deux accueillie dans la PASS accède pour la première fois de sa vie à des soins dentaires en arrivant à Solident.
Les patients suivis ensuite dans le centre de santé restent souvent dans des situations fragiles, mais avec des droits sociaux ouverts entre-temps. Le public est alors plus diversifié : habitants des quartiers prioritaires, étudiants, retraités précaires, personnes orientées par des partenaires médico-sociaux, personnes hébergées ou avec une situation administrative stabilisée. L’équipe constate également une présence croissante d’enfants, souvent sans solution de prise en charge sur le territoire.
Une PASS dentaire unique en France
La PASS dentaire de Solident s’inscrit dans l’histoire même de l’association. Initialement centrée sur des soins bénévoles pour des personnes sans assurance maladie, la structure a progressivement construit un modèle plus pérenne.
Vers 2021, dans le cadre de la politique de développement des PASS dentaires, un montage institutionnel spécifique est mis en place. Le CHU Grenoble-Alpes ne pouvant porter directement le dispositif, l’Agence régionale de santé a accordé l’agrément à Solident par délégation.
Ce fonctionnement fait aujourd’hui de Solident « la seule PASS gérée par une association en France », souligne Boris Roche. Le dispositif repose sur une double délégation de l’ARS et du CHU. Cette organisation permet de sanctuariser des temps de consultation pour des patients sans autre solution de soins.

Un accompagnement médico-social avant tout
L’accès à la PASS se fait principalement via :
- les PASS hospitalières de l’agglomération ;
- les centres d’hébergement d’urgence ;
- les structures médico-sociales ;
- Médecins du Monde
- les partenaires de terrain.
Le fonctionnement repose sur des créneaux de soins réservés aux personnes sans assurance maladie.
Avant tout soin, chaque patient rencontre une travailleuse sociale ou une médiatrice en santé. Cet entretien permet d’évaluer la situation sociale et administrative ; d’identifier les droits existants ou à ouvrir ; d’expliquer le parcours de soins et de construire un accompagnement adapté.
L’accompagnement peut aller de la médiation en santé à un suivi social plus global portant sur l’hébergement, le logement, l’accès aux autres soins et les démarches administratives.
La PASS joue également un rôle important dans l’ouverture des droits, notamment pour les personnes primo-arrivantes, demandeuses d’asile ou inconnues de l’Assurance maladie. Les équipes accompagnent notamment les démarches liées à l’Aide médicale de l’État (AME) et la Complémentaire santé solidaire (C2S).
« Le travail ne se limite pas aux soins dentaires », insiste Boris Roche. « Il s’agit aussi de réparer des parcours d’accès aux droits. »
Une approche pluriprofessionnelle au cœur du modèle
Pour Boris Roche, l’efficacité du dispositif repose avant tout sur le travail collectif entre chirurgiens-dentistes, travailleurs sociaux et médiatrices en santé.
L’équipe développe également des actions « hors les murs » de prévention et de dépistage dans les lieux de vie des personnes éloignées des soins. Mais ces interventions ne sont jamais pensées comme de simples opérations de dépistage : elles doivent déboucher sur une solution concrète de retour aux soins.
Le modèle repose aussi sur plusieurs équilibres fragiles :
- des financements publics et privés complémentaires ;
- l’engagement de professionnels acceptant des rémunérations inférieures au secteur libéral ;
- une forte capacité d’adaptation aux réalités de vie des patients.
Un dispositif sous tension
Malgré ses résultats, la structure reste confrontée à des difficultés importantes.
Les besoins dépassent largement les capacités de réponse et le dispositif fonctionne déjà à saturation. Les soins demeurent soumis à une logique de tarification à l’acte, tandis que certaines solutions dentaires plus coûteuses restent inaccessibles pour les patients les plus précaires.
Les actions de prévention hors les murs sont également peu financées.
Autre indicateur préoccupant : parmi les patients suivis, seuls 27 % disposent d’un médecin traitant.
Boris Roche évoque aussi les discriminations rencontrées par les patients dans leur parcours de santé en dehors de Solident, notamment lorsqu’ils tentent d’accéder au système de soins classique.
Un modèle difficilement duplicable, mais inspirant
Pour Boris Roche, le modèle spécifique de Solident reste difficile à reproduire à l’identique, en raison de son caractère dérogatoire et de son ancrage historique particulier.
En revanche, il estime qu’un centre de santé peut tout à fait s’engager dans des démarches proches des PASS de ville déjà existantes sur plusieurs territoires, en lien avec les coordinateurs régionaux des PASS et les Agences régionales de santé.
Des inquiétudes pour l’avenir
À l’approche des élections présidentielles de 2027, Boris Roche exprime des inquiétudes fortes concernant l’évolution des politiques d’accès aux droits :
- durcissement possible des conditions d’ouverture de couverture maladie ;
- fragilisation de l’AME ;
- complexification administrative ;
- difficulté croissante d’accès aux soins pour les publics les plus précaires.
Face à ces enjeux, il insiste sur la nécessité de préserver une approche pluriprofessionnelle associant soignants, travailleurs sociaux et médiatrices en santé.
« Un soin technique seul ne suffit pas », conclut-il. « Les déterminants sociaux de santé doivent être pris en compte pour permettre un accès durable aux soins. »






